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27 Feb

Le Vivant

Publié par Pascal Jacob

1.Problématique

Si l’homme apparaît avant tout par son corps, il y a une tentation toute simple, celle de réduire l’homme à un corps. La complexité de celui-ci expliquerait alors le phénomène de la vie en général et de la conscience en particulier. C’est l’approche matérialiste mécaniste. Or cette approche révèle assez facilement son insuffisance, mais nous aurons à comprendre pourquoi elle prédomine aujourd’hui.

Cette approche pose que la vie, au sens biologique, est une propriété de la matière, comme il y a des matières chaudes, froides, dures ou molles, il y aurait de la matière vivante. Ce que l’on appelle la vie serait alors une réaction chimique, finalement assez simple en elle-même, rendue possible par à la complexité du vivant : le vivant est capable de se nourrir, et capable de transformer cette nourriture en sucre (énergie) et en sa propre chair. On dira alors que la pensée ou la course du guépard sont des phénomènes physicochimiques de même nature, mais plus complexe, que toute réaction chimique. Il est aussi capable de se reproduire, de façon plus ou moins complexe selon que l’on observe les bactéries ou les mammifères. Il est donc tentant de faire du vivant une sorte de « super machine », et nous y reviendrons.

Ainsi les vivants, en particulier les animaux, sont-ils seulement des machines complexes, comme des super automates ? Ou bien faut-il reconnaître au vivant quelque chose de spécifique, un principe qui en ferait un être à part ?

2.L’approche mécaniste et sa limite

C’est ce qu’a cru Descartes, qui compare le mécanisme vivant à celui de l’horloge :

«Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l'agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu'une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu'il est à un arbre de produire des fruits. »[1]

L’approche mécaniste a pour elle que la médecine qui s’en inspire connaît la réussite.

Mais il semble que cette idée soit insuffisante, pour plusieurs raisons : D’abord elle conduit à opposer un déterminisme strict à notre expérience pourtant invincible de notre liberté. Laplace exprime parfaitement cette vision :

« Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'Analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux [2]. »

C’est la position du naturalisme psychologique, soutenue notamment par Schopenhauer.

Elle conduit également à la position du dualisme cartésien, pour qui nous sommes composés de deux substances, un corps et une âme, dont nous ne parvenons plus à penser l’unité. A Elisabeth de Hollande qui lui en demande l’explication, Descartes ne peut que répondre :

Premièrement, je considère qu'il y a en nous certaines notions primitives, qui sont comme des originaux, sur le patron desquels nous formons toutes nos autres connaissances. Et il n'y a que fort peu de telles notions ; car, après les plus générales de l'être, du nombre, de la durée, etc., qui conviennent à tout ce que nous pouvons concevoir, nous n'avons pour le corps en particulier, que la notion de l'extension, de laquelle suivent celles de la figure et du mouvement ; et pour l'âme seule, nous n'avons que celle de la pensée en laquelle sont com­prises les perceptions de l'entendement et les inclinations de la volonté ; enfin, pour l'âme et le corps ensemble, nous n'avons que celle de leur union, de laquelle dépend celle de la force qu'a l'âme de mouvoir le corps, et le corps d'agir sur l'âme, en causant ses sentiments et ses passions.

Je considère aussi que toute la science des hommes ne consiste qu'à bien distinguer ces notions, et à n'attribuer chacune d'elles qu'aux choses auxquelles elles appartiennent. Car, lorsque nous voulons expliquer quelque difficulté par le moyen d'une notion qui ne lui appartient pas, nous ne pouvons manquer de nous méprendre ; comme aussi lorsque nous voulons expliquer une de ces notions par une autre ; car, étant primitives, chacune d'elles ne peut être en­tendue que par elle-même.[3]

Le texte de Claude Bernard ci-dessous exprime la difficulté qu’il y a à penser le vivant comme un mécanisme.

« S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais: la vie, c'est la création. En effet, l'organisme créé est une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés physico-chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans les phénomènes des êtres vivants: propriétés physiques, propriétés chimiques et propriétés vitales. Cette dernière dénomination de propriété vitale n'est, elle-même, que provisoire; car nous appelons vitales les propriétés organiques que nous n'avons encore pu réduire à des considérations physico-chimiques; mais il n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création d'une machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie. Quand un poulet se développe dans un œuf, ce n'est point la formation du corps animal, en tant que groupement d'éléments chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce groupement ne se fait que par suite des lois qui régissent les propriétés chimico-physiques de la matière ; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice[4] qui se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser.»[5]

C’est qu’en effet le vivant est capable d’un certain nombre de choses que le simple mécanisme[6] peine à expliquer.

Et ce qui nous permet de l’observer, c’est que dans la nature, ce n’est pas la complexité qui produit la vie, mais la vie qui produit la complexité.

« On reproche d’ordinaire au finalisme de se laisser aller à de l’anthropomorphisme. Mais ce reproche s’adresse aussi, observe Bergson, au mécanisme : « il veut, lui aussi, que la nature ait travaillé comme l’ouvrier humain, en assemblant des parties. Un simple coup d’œil jeté sur le développement d’un embryon lui eût pourtant montré que la vie s’y prend tout autrement. Elle ne procède pas par association et addition d’éléments, mais par dissociation et dédoublement »[7].

Il convient donc de distinguer fabriquer et organiser.

Le vivant est une unité organisée et non le résultat d’un assemblage

« Tandis que la subdivision de la matière en corps isolés est relative à notre perception, tandis que la constitution de systèmes clos de points matériels est relative à notre science, le corps vivant a été isolé et clos par la nature elle-même. Il se compose de parties hétérogènes qui se complètent les unes les autres. Sans doute, il est malaisé de déterminer, même dans le monde organisé, ce qui est individu et ce qui ne l’est pas. (…) On verra que l’individualité comporte une infinité de degrés et que nulle part, pas même chez l’homme, elle n’est réalisée complètement. »[8]

L’analyse de Bergson nous permet de voir que le phénomène qu’est la vie demande de dépasser l’approche mécaniste. Il propose de parler d’un élan vital, une sorte de force qui traverse la matière, et qui serait la cause de son évolution et des différentes formes de vivants.

Le vivant s’inscrit dans un temps qu’il vit comme une durée

Le vivant, comme le note Bergson, entretient un rapport particulier avec le temps. Le physicien qui étudie un objet suppose que cet objet demeure le même aussi longtemps qu’il l’étudie. Comme le dit Bergson,

« les corps inorganisés (…) sont régis par cette loi simple : le présent ne contient rien de plus que le passé, et ce qu’on trouve dans l’effet était déjà dans la cause »[9],

de telle sorte que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

« [Tandis que] partout ou quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre ou le temps s’inscrit »(E.C.,p.17).

En un mot le vivant « dure » et, chez l’homme, cette durée prend la forme de l’intériorité d’une conscience qui est aussi une mémoire.

" Quand je suis des yeux, sur le cadran d’une horloge, le mouvement de l’aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire ; je me borne à compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors moi, dans l’espace, il n’y a jamais qu’une position unique de l’aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien. Au dedans de moi, un processus d’organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la durée vraie. C’est parce que je dure de cette manière que je me représente ce que je me rappelle les oscillations passées du pendule, en même temps que perçois l’oscillation actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule position même ce pendule, point de durée par conséquent. Supprimons, d’autre part, le pendule et ses oscillations; il n’y aura plus que la durée hétérogène du moi, sans moments extérieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y a succession sans extériorité réciproque ; en dehors du moi, extériorité réciproque sans succession ".[10]

3.Etre animé

On notera cependant que cette approche ne rend compte ni de la spécificité de l’homme, qui reste pour Bergson un moment de cette évolution créatrice, ni de la dignité propre à la personne humaine, puisqu’au fond c’est l’univers qui est l’unique vivant.

Il est donc nécessaire d’attribuer à chaque vivant sa propre individualité, et son propre principe de vie, que la pensée grecque appelle psyche, qui correspond au latin anima et au français âme[11].

Comme le dit Lavelle, « l’affirmation de l’existence de l’âme consiste dans le refus d’identifier le moi avec le corps ».[12] Pour la même raison, le moi ne peut s’identifier avec l’âme.

On se retrouve ainsi avec deux éléments : l’âme et le corps, dont le moi est comme le trait d’union.

Les grands principes d’une anthropologie.

Aristote est le premier philosophe à avoir essayé de constituer une psychologie, nous dirions aujourd’hui une anthropologie.

Nous posons donc, comme point de départ de notre enquête, que l’animé diffère de l’inanimé par la vie. Or le terme "Vie" reçoit plusieurs acceptions, et il suffit qu’une seule d’entre elles se trouve réalisée dans un sujet pour que nous disions qu’il vit: que ce soit, par exemple, l’intellect, la sensation, le mouvement et le repos selon le lieu, ou encore le mouvement de nutrition, le décroissement et l’accroissement. C’est aussi pourquoi tous les végétaux semblent bien avoir la vie, car il apparaît, en fait, qu’ils ont en eux-mêmes une faculté et un principe tel que, grâce à lui, ils reçoivent accroisse ment et décroissement selon des directions locales contraires. En effet, ce n’est pas seulement vers le haut qu’ils s’accroissent, à l’exclusion du bas, mais c’est pareillement dans ces deux directions; ils se développent ainsi progressivement de tous côtés et continuent à vivre aussi longtemps qu’ils sont capables d’absorber la nourriture. Cette faculté peut être séparée des autres, bien que les autres ne puissent l’être d’elle, chez les êtres mortels du moins. Le fait est manifeste dans les végétaux, car aucune des autres facultés de la psyche ne leur appartient. C’est donc en vertu de ce principe que tous les êtres vivants possèdent la vie. Quant à l’animal, c’est la sensation qui est à la base de son organisation même, en effet, les êtres qui ne se meuvent pas et qui ne se déplacent pas, du moment qu’ils possèdent la sensation, nous les appelons des animaux et non plus seulement des vivants. Maintenant, parmi les différentes sensations, il en est une qui appartient primordialement à tous les animaux: c’est le toucher. Et de même que la faculté nutritive peut être séparée du toucher et de toute sensation, ainsi le toucher peut l’être lui-même des autres sens (Par faculté nutritive, nous entendons cette partie de l’âme que les végétaux eux-mêmes ont en partage; les animaux, eux, possèdent manifestement tous, le sens du toucher). Mais pour quelle raison en est-il ainsi dans chacun de ces cas, nous en parlerons plus tard .
Pour l’instant, contentons-nous de dire que la psyche est le principe des fonctions que nous avons indiquées et qu’elle est définie par elles, savoir par les facultés motrice, sensitive, dianoétique, et par le mouvement.[13]

La méthode d’Aristote est typique de l’attitude dite réaliste[14]. Dans les sciences dites spéculatives, on regarde en premier les effets et on essaie de remonter aux causes.

Les effets ici, ce sont les opérations du vivant :

  • se nourrir, croître, se reproduire : fonctions dites végétatives, car elles sont communes aux végétaux, animaux, et humains ;
  • sentir et désirer : fonctions dites sensitives, car elles supposent les sens, dont sont privés les végétaux ;
  • connaître et vouloir : fonctions dites intellectives, car elles supposent l’intelligence, que ne possèdent ni les végétaux ni les animaux.

Ces opérations, dans la mesure où elles sont dans le pouvoir du vivant, requièrent une puissance dont elles sont l’acte. On va donc distinguer les puissances végétatives, les puissances sensibles, et les puissances intellectives.

Ces puissances sont principes des actes du vivant, et utilisent pour la plupart le corps. Elles ne sont pas « trois choses » dans le corps, mais elles sont des puissances du vivant.

On voit donc que la vie humaine se déploie à trois niveaux, tout en restant une et humaine : c’est le même homme qui mange, grandit, sent et pense, et c’est un homme qui mange, grandit, sent et pense.

C’est pourquoi une anthropologie qui se veut un peu complète doit envisager ces différentes opérations en tenant compte du fait que :

  • ces opérations sont humaines, même le fait de se nourrir et de se reproduire, parce qu’elles sont accomplies sous l’empire de la volonté ;
  • ces opérations sont celles d’un être historique, ou comme dirait Rousseau : perfectible, à qui il appartient d’accéder à la maturité.
Le Vivant

[1] Descartes, René, (1644), "Principes de philosophie ", œuvres et lettres, Paris, Gallimard, La Pléiade, p. 666.

[2] Laplace, Introduction à la théorie analytique des probabilités (Oeuvres complètes, vol. VI1, Paris, 1886, p. VI).

[3] Descartes, Lettre à Elisabeth, 21 mai 1643 (AT-III, pp. 663-668)

[4] Dans la pensée d’Aristote, cette idée directrice est un principe réel, formel, qu’il nomme psyche.

[5] Claude BERNARD, Introduction à l'étude de la Médecine expérimentale. 2e partie, chapitre 2, I.

[6] Mécanisme : idée selon laquelle tout fait peut et doit être expliqué par l’enchaînement déterminé des phénomènes physiques (=mécanisme) qui l’a produit.

[7] Bergson, L’évolution créatrice, p. 17

[8] Bergson, L’évolution créatrice, p. 13

[9] Bergson, L’évolution créatrice, p. 15

[10] Begson, La pensée et le mouvant

[11] Sur le mot « âme » :

[12] Louis Lavelle, de l’âme, I, 3, p. 66

[13] Aristote, De l’âme, Livre II chapitre 2

[14] Cf. ci-dessous : « les grands courants de la philosophie »

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