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27 Feb

La matière et l'esprit

Publié par Pascal Jacob

1.Pourquoi parler d’esprit ?

Il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit : à la longue, le sabre est toujours vaincu par l'esprit (Napoléon)

Descartes nous a habitués à considérer l’esprit et le corps comme deux substances, ou encore deux choses.

« Et premièrement, parce que je sais que toutes les choses que je conçois clairement et distinctement, peuvent être produites par Dieu telles que je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et distinctement une chose sans une autre, pour être certain que l'une est distincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuvent être posées séparément, au moins par la toute-puissance de Dieu; et il n'importe pas par quelle puissance cette séparation se fasse, pour m'obliger a les juger différentes. Et partant, de cela même que je connais avec certitude que j'existe, et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul, que je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser. Et quoique peut-être (ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt) j'aie un corps auquel je suis très étroitement conjoint; néanmoins, parce que d'un côté j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c'est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou exister sans lui. »[1]

Le raisonnement de Descartes tient à son intuition fondamentale : ce qui se conçoit sans l’aide de la notion d’une autre chose existe sans cette chose. En termes philosophiques, on dira que pour Descartes l’ordre de l’être suit l’ordre logique. Or c’est là la manière de penser du mathématicien : pour ce dernier, en effet, l’être mathématique a toutes les propriétés qui découlent logiquement de sa définition.

2.L’expérience de l’esprit : la pudeur du corps

Lorsque, avec Descartes, l’on fait du « cogito » le fait premier de notre vie psychique, le corps nous apparaît comme un objet, une chose qu’étudie la science naturelle. Or ce corps objet se présente comme un tout organique. Il ne coïncide pas avec mon corps, cad le corps éprouvé comme mien, que Merleau-Ponty appelle le « corps propre », qu'on peut encore appeler le « corps sujet », ou le corps à la première personne, impliqué dans le « je ». Les philosophes disent souvent que le corps est à la fois ce par quoi je suis dans le monde : « le corps est le véhicule de l’être au monde » (Sartre, l’être et le néant », et ce par quoi il y a pour moi un monde, cad une perspective qui m’est propre sur les objets. Ce qui complique tout, c’est que par mon corps je suis également un objet dans le monde, pour moi et pour autrui. Ainsi la relation que j’entretiens avec lui n’est pas seulement « intérieure », elle passe par le regard d’autrui et par le mien.

La pudeur et l’impudeur désignent justement l'attitude de la personne par rapport à cette relation, c'est à dire par rapport au fait que le corps est ce qui me fait apparaître comme un objet, alors même que je souhaite être reconnu comme sujet.

Il faut sans aucun doute reconnaître que la pudeur, le désir, l'amour en général ont une signification métaphysique, c'est-à-dire qu'ils sont incompréhensibles si l'on traite l'homme comme une machine gouvernée par des lois naturelles, ou même comme un « faisceau d'instincts », et qu'ils concernent l'homme comme conscience et comme liberté. L'homme ne montre pas ordinairement son corps, et, quand il le fait, c'est tantôt avec crainte, tantôt dans l'intention de fasciner. Il lui semble que le regard étranger qui parcourt son corps le dérobe à lui-même ou qu'au contraire l'exposition de son corps va lui livrer autrui sans défense, et c'est alors autrui qui sera réduit à l'esclavage. La pudeur et l'impudeur prennent donc place dans une dialectique du moi et d'autrui qui est celle du maître et de l'esclave: en tant que j'ai un corps, je peux être réduit en objet sous le regard d'autrui et ne plus compter pour lui comme personne, ou bien, au contraire, je peux devenir son maître et le regarder à mon tour, mais cette maîtrise est une impasse, puisque, au moment où ma valeur est reconnue par le désir d'autrui, autrui n'est plus la personne par qui je souhaitais d'être reconnu, c'est un être fasciné, sans liberté, et qui à ce titre ne compte plus pour moi. Dire que j'ai un corps est donc une manière de dire que je peux être vu comme un objet et que je cherche à être vu comme sujet, qu'autrui peut être mon maître ou mon esclave, de sorte que la pudeur et l'impudeur expriment la dialectique de la pluralité des consciences et qu'elles ont bien une signification métaphysique.[2]

3.La matière existe-t-elle ?

« Il semble évident que les diverses impressions ou idées imprimées sur les sens, (…) ne peuvent exister autrement que dans un esprit qui les perçoit. Je pense qu’une connaissance intuitive de cela peut s’obtenir par quiconque fera attention à ce que veut dire le terme « exister » lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles. Je dis que la table sur laquelle j’écris existe, c’est-à-dire que je la vois et la touche ; et, si je n’étais pas dans mon bureau, je pourrais la percevoir ; ou bien, que quelqu’autre esprit la perçoit actuellement. « Il y eut une odeur », c’est-à-dire qu’elle fut sentie ; « il y eut un son », c’est-à-dire il fut entendu ; « il y eut une couleur ou une figure » ; elle fut perçue par la vue ou le toucher. C’est tout ce que je puis entendre par des expressions telles que celles-là. Car, quant à ce que l’on dit de l’existence absolue de choses non pensantes, sans aucun rapport avec le fait qu’elles soient perçues, cela semble parfaitement inintelligible. L’ « esse » de ces choses-là, c’est leur « percipi » ; et il n’est pas possible qu’elles aient une existence quelconque en dehors des esprits ou des choses pensantes qui les perçoivent.

Dans ce texte, Berkeley ne se contente pas de poser la question de la perception et donc de la connaissance, et l’on pourrait y voir un manifeste relativiste : quoi de plus subjectif qu’une sensation. C’est qu’en fait Berkeley veut montrer que l’existence de l’esprit est bien plus certaine que celle de la matière.

4.Faut-il se libérer du corps ?

La tradition grecque est porteuse d’un certain mépris du corps, vécu comme une prison de l’âme, dont les passions obscurcissent la raison.

« SOCRATE. — […] Tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera embourbée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité. Car le corps nous oppose mille obstacles par la nécessité où nous sommes de l’entretenir, et avec cela les maladies qui surviennent troublent nos recherches. D’ailleurs, il nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de mille imaginations et de toutes sortes de sottises, de manière qu’il n’y a rien de plus vrai que ce qu’on dit ordinairement : que le corps ne nous mène jamais à la sagesse. Car qui est-ce qui fait naître les guerres, les séditions et les combats ? Ce n’est que le corps avec toutes ses passions. En effet, toutes les guerres ne viennent que du désir d’amasser des richesses, et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps, pour servir, comme des esclaves, à ses besoins.

Voilà pourquoi nous n’avons pas le loisir de penser à la philosophie; et le plus grand de nos maux encore, c’est que, lors même qu’il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettons à méditer, il intervient tout d’un coup au milieu de nos recherches, nous embarrasse, nous trouble et nous empêche de discerner la vérité. Il est donc démontré que si nous voulons savoir véritablement quelque chose, il faut que nous abandonnions le corps et que l’âme seule examine les objets qu’elle veut connaître. C’est alors seulement que nous jouirons de la sagesse dont nous nous disons amoureux, c’est-à-dire après notre mort, et point du tout pendant cette vie. »[3]

Mais il faut reconnaître que les passions sont nécessaires à l’action, elles sont le moteur de l’histoire.

Saint augustin est témoin d’une tradition chrétienne qui n’accuse pas le corps lui-même. Il y a dans le corps un désordre qui ne tient pas à ce qu’il est, mais à un « évènement », le péché originel : par sa désobéissance à Dieu, l’homme a laissé s’introduire un triple désordre.

21. Rien ne vit que par Dieu, car il est la vie par excellence, la source même de la vie; et nulle vie n'est un mal en tant que vie, mais seulement en tant qu'elle court à la mort. Or la vie ne meurt que par l'iniquité nequitia, ainsi appelée de ce qu'elle n'est rien ne quidquam. Aussi les hommes les plus pervers sont-ils appelés des hommes de rien. Par conséquent lorsque la vie s'éloigne volontairement de son Créateur et que renonçant à la contemplation de sa divine essence, elle veut secouer le joug de ses lois et jouir des créatures corporelles au-dessus desquelles Dieu l'a placée, alors commence pour elle le néant : nihilum, nequitia. Non que le corps n'existe plus, il y a encore entre ses différentes parties une harmonie sans laquelle il ne pourrait subsister. Ainsi il a été créé par l'auteur même de toute harmonie. Il y a dans sa forme une paix sans laquelle il n'existerait sûrement pas ; il est donc l'ouvrage de Celui qui est le principe de toute paix, forme incréée et modèle de toute forme. Chaque corps a une beauté propre sans laquelle il ne pourrait être un corps; et si l'on veut savoir qui l'a ainsi distingué, cherchons le plus beau de tous les êtres, Celui de qui vient toute beauté. Or quel est cet Etre, sinon le Dieu unique, l'unique vérité, l'unique salut de tous, la première et souveraine essence de qui procède toute existence réelle, car toute existence est bonne, considérée comme existence.

22. La mort ne vient donc point de Dieu. « Il n'a point fait la mort et sa joie n'est point dans la perte des vivants. »[4] Essence souveraine il a donné l'être à tout ce qui est; de là même ce mot essence. La mort, au contraire, pousse à n'être pas ce qui meurt, en tant qu'il meurt. Si les êtres qui meurent périssaient tout entiers, ils seraient complètement réduits au néant; mais ils meurent d'autant plus qu'ils participent moins à l'existence, ou, pour parler plus brièvement, ils meurent d'autant plus qu'ils sont moins. Or le corps est inférieur à la vie quelle qu'elle soit, parce que le peu qu'il conserve de ses traits il le doit à la vie, soit à celle qui anime chaque être vivant, soit à celle qui est répandue dans la nature tout entière. Le corps est donc plus soumis à la mort, aussi est-il plus voisin du néant. C'est pourquoi, la vie, qui se laisse séduire par les jouissances du corps et qui abandonne Dieu, court au néant c'est le crime par excellence : nequitia.

23. Ainsi la vie devient charnelle et terrestre, ce qui la fait désigner aussi sous les noms de chair et de terre : tant qu'elle sera telle jamais l'âme ne pourra prétendre au royaume céleste, l'objet même de ses affections lui sera enlevé. Elle aime, en effet, ce qui est inférieur à la vie, la matière qui devient corruptible en punition du péché même, et, en répandant ainsi ses affections, elle abandonne Celui qui l'aime. N'est-ce point pour un amour semblable que le premier homme abandonna Dieu? Car il négligea le commandement de Celui qui lui disait : « Mange de ce fruit et non de cet autre »[5]. Il est donc entraîné vers son châtiment, car puisqu'il aime les objets de classe inférieure, l'ordre lui assigne sa place dans les enfers avec la soif de ses plaisirs et toutes les douleurs. Qu'est-ce, en effet, que la douleur du corps, sinon l'altération soudaine de la santé dans les organes par la faute de l'âme qui en a fait un usage coupable? Et la douleur de l'âme est-elle autre chose que la privation des créatures périssables dont elle jouissait ou dont elle espérait jouir? Ainsi s'explique l'existence de tout ce qu'on appelle mal, c'est-à-dire du péché et de la peine du péché.

24. Si, au contraire, dans le cours de la vie humaine, l'âme surmonte ses passions après les avoir nourries contre elle-même en s'attachant aux jouissances mortelles, et que pour les dompter elle se confie en la grâce de Dieu, le servant en esprit et avec bonne volonté, pour elle viendra sans aucun doute le moment de la régénération; réformée par la sagesse que rien n'a formée et qui a tout ordonné, elle quittera les biens muables pour se rattacher au seul Etre immuable, et jouira de Dieu par l'Esprit-Saint, qui est lui-même le don de Dieu. Ainsi l'homme devient cet homme spirituel qui juge tout et n'est jugé de personne[6], qui aime le Seigneur son Dieu, de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces; qui aime aussi son prochain, non pas d'un amour sensuel, mais comme il s'aime lui-même. Or il s'aime lui-même spirituellement, puisqu'il aime Dieu de tout ce qui vit en lui. Ces deux commandements renferment toute la Loi et les Prophètes[7].

25. De là il suit, qu'après avoir subi la mort due au premier péché, le corps sera, dans le temps et dans l'ordre convenable, rendu à sa stabilité première[8], non par lui-même, mais avec le secours de l'âme affermie en Dieu. Celle-ci, à son tour, ne trouve point en elle-même sa stabilité, elle la trouve en Dieu dont elle jouit. Aussi surpassera-t-elle le corps en vigueur. Le corps, en effet, recevra sa vigueur de l'âme, tandis que l'âme la recevra de l'immuable Vérité, c'est-à-dire du Fils unique de Dieu. Ainsi la vie nouvelle sera donnée au corps lui-même par le Fils de Dieu, du reste tout est par lui. Quant au don qui se communique à l'âme, c'est-à-dire quant à l'Esprit-Saint, il n'est pas seulement pour elle le salut, la paix et la sanctification, il sera aussi la vie du corps et lui donnera toute la pureté dont est capable cette nature. Ne dit-il pas lui-même : « Purifiez d'abord l'intérieur et ce qui est dehors sera également pur ? »[9] L'Apôtre dit aussi : « Il rendra la vie à vos corps mortels, à cause de l'Esprit qui demeure en vous[10]. » Ainsi donc, le péché une fois détruit, la peine du péché disparaîtra aussi. Où est le mal? « O mort ! où est ton triomphe? O mort ! où est ton aiguillon? » L'Être a vaincu le néant, et de cette sorte la mort sera abîmée dans sa victoire[11].[12]

[1] Descartes, Méditations Métaphysiques, VI

[2] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 194-195

[3] Platon, Phédon, 66b-66e

[4] 2. Sag. I, 13.

[5] Gen. II, 16, 17.

[6] I Cor. II, 15

[7] . Matth. XXII, 27

[8] I Rétract. ch. 13, n. 4

[9] Matth. XXIII, 26

[10] Rom. VIII, 11

[11] I Cor. XV, 54, 55

[12] Saint Augustin, Traité de la vraie religion, XII

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