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27 Feb

Animer l'inanimé, une prérogative divine ?

Publié par Pascal Jacob

Animer l'inanimé, une prérogative divine ?

Au début du Livre de la Genèse, Dieu crée en trois étapes :

D’abord un monde purement inanimé : la lumière, la Terre, les astres…

Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.

Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres.

Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour[1].

Puis Il crée les plantes et les animaux :

Dieu dit encore: Que la terre produise de l'herbe verte qui porte de la graine, et des arbres fruitiers qui portent du fruit chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes, pour se reproduire sur la terre. Et cela se fit ainsi.[2] (…)

Dieu dit encore: Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre sous le firmament du ciel.

Dieu créa donc les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisirent chacun selon son espèce; et Il créa aussi tous les oiseaux selon leur espèce. Et Il vit que cela était bon.

Et Il les bénit, en disant: Croissez et multipliez-vous, et remplissez les eaux de la mer; et que les oiseaux se multiplient sur la terre.

Et du soir et du matin se fit le cinquième jour.

Dieu dit aussi: Que la terre produise des animaux vivants chacun selon son espèce, les animaux domestiques, les reptiles et les bêtes sauvages de la terre selon leurs espèces. Et cela se fit ainsi.[3]

Enfin, dans un troisième temps, Il crée l’homme. Il le tire de la Terre, mais le fait vivre par son souffle :

Le Seigneur Dieu forma donc l'homme du limon de la terre; Il souffla sur son visage un souffle de vie, et l'homme devint vivant et animé.[4]

La tradition biblique distingue donc deux sortes de « vie » : il y a la vie que les êtres vivants se transmettent, et la vie qui vient de Dieu.

Aussi la loi juive interdit-elle la représentation des créatures, de peur que l’homme se mette à les adorer (cette remarque est importante, car :

« Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face. Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux[5] »

L’islam, qui se veut fidèle à la tradition d’Abraham (donc au Dieu de la Bible), va interdire à son tour les représentations d’êtres vivants, non pas tant à cause du risque d’idolâtrie qu’à cause du fait que seul Dieu anime l’inanimé. C’est dans les hadiths que les musulmans y trouvent l’interdiction :

Ceux qui auront l'(une des) plus grandes punitions le jour du jugement seront ceux qui auront fait des représentations" (rapporté par al-Bukhârî, n° 5606, Muslim, n° 2109, de Ibn Mas'ûd). "Ceux qui réalisent ces représentations seront punis, et il leur sera dit : "Donnez vie à ce que vous avez créé"" (rapporté par al-Bukhârî, n° 5607, Muslim, n° 2108, de Ibn Umar).

"Celui qui fait une représentation en ce monde sera puni et il sera exigé de lui le jour du jugement qu'il insuffle une âme dans ce qu'il avait fait ; il ne pourra pas l'insuffler" (rapporté par al-Bukhârî, n° 5618, de Ibn Abbâs)."Toute personne ayant fait des représentations sera dans l'enfer, où on suscitera, pour chaque représentation qu'il aura faite, un être qui le punira" (rapporté par Muslim, n° 2110, de Ibn Abbâs).

Le Prophète a dit : "Ceux qui auront l'(une des) plus grandes punitions le jour du jugement seront ceux qui imitent la création de Dieu" (rapporté par al-Bukhârî, n° 5610, Muslim, n° 2107, de Aïcha).

Il est intéressant de remarquer le supplice qui attend le « dessinateur » :

Selon Ibn 'Omar (das), le Messager de Dieu (bsdl) a dit: «Ceux qui fabriquent ces images seront tourmentés le jour de la résurrection. On leur dira: «Faites vivre ce que vous avez créé».

Ce qui est puni est « l’orgueil » de celui qui imite Dieu dans sa capacité créatrice ». Il est remarquable que, dans le coran, Jésus ait ici une place particulière :

Il [Jésus] sera le messager aux enfants d'Israël, [et leur dira]: "En vérité, je viens à vous avec un signe de la part de votre Seigneur. Pour vous, je forme de la glaise comme la figure d'un oiseau, puis je souffle dedans : et, par la permission d'Allah, cela devient un oiseau. Et je guéris l'aveugle-né et le lépreux, et je ressuscite les morts, par la permission d'Allah.[6]

On retrouve cet épisode dans un évangile apocryphe [c'est-à-dire un récit concernant la vie de Jésus que l’Eglise catholique, et souvent aussi les autres chrétiens, ne considèrent pas comme authentique) :

L'enfant Jésus étant âgé de cinq ans, jouait sur le bord d'une rivière (…) Ayant fait de la boue, il s'en servit pour façonner douze oiseaux, et c'était un jour de sabbat. (…) Et Joseph vint à cet endroit, et ayant vu ce que Jésus avait fait, il s'écria : « Pourquoi as-tu fait, le jour du sabbat, ce qu'il est défendu de faire? » Jésus frappa des mains et dit aux oiseaux : « Allez. » Et ils s'envolèrent en poussant des cris.[7]

Sans doute la tradition islamique, comme l’apocryphe de Thomas, passent à côté de l’essentiel.

Les trois religions monothéistes sont d’accord sur ce point : seul Dieu anime l’inanimé. La loi juive, au contraire du Coran, ne tire pas de là l’interdiction des images. La foi chrétienne y voit le fait que l’homme reçoit sa vie de Dieu :

Saint Irénée, premier évêque de Lyon, l’exprime par cette phrase célèbre :

« La gloire de Dieu c’est l’homme vivant ; la vie de l’homme, c’est de contempler Dieu. »[8]

Pour le christianisme, Dieu a créé l’homme pour le faire participer à sa vie, en quelque sorte pour l’animer de sa propre vie divine. C’est l’enseignement de saint Paul, ici très loin de tout discours légaliste ou moralisateur.

C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés dans le Christ Jésus, en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions. (…) Vous connaîtrez ce qui dépasse toute connaissance : l’amour du Christ. Alors vous serez comblés jusqu’à entrer dans toute la plénitude de Dieu[9].

L’idée chrétienne est donc que la vie de Dieu est son amour auquel il veut faire participer l’homme.

De fait, c’est bien parce que nous leur prêtons une vie que nous pouvons aimer les choses inanimées elles-mêmes, comme l’exprime ce fameux vers de Lamartine :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?[10]

L’âme d’un objet est ici décrite comme un pouvoir, et sans doute le plus grand pouvoir puisqu’il s’agit de forcer à aimer.

[1] Bible, Livre de la Genèse, I, 3-5

[2] Id., I, 11

[3] Id., I, 20-24

[4][4] Id, II, 7

[5] Bible, Livre de l’Exode, 20, 4-5

[6] Coran, sourate 3, 49

[7] Evangile (apocryphe) de saint Thomas, chap. II

[8] Saint Irénée, Contre les Hérésies, livre 4, 20:7

[9] Saint Paul, Epitre aux Ephésiens, chap 1 et 2

[10] Lamartine, Milly ou la terre natale

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