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02 Oct

Sortir du nombrilisme

Publié par Pascal Jacob

Sortir du nombrilisme

La « fatigue » est un motif de consultation médicale qui ne cesse de supplanter les autres. Il est extrêmement fréquent que la réponse à la banale question « comment vas-tu » reçoive comme première réponse : « je suis fatigué ». La faute à qui ?

Nos vies sont trépidantes, c’est vrai. Nous disposons de tous les moyens pour accomplir encore plus vite nos tâches quotidiennes : le mail va plus vite que le courrier, la recherche sur internet nous évite bien souvent de nous déplacer à la bibliothèque ou nous permet de faire nos achats en quelques instants.

Peut-être ces moyens se sont-ils retournés contre nous. Nous recevons des dizaines, voire des centaines de mails quotidiens, de messages variés auxquels nous ne répondons pas nécessairement mais qui appellent notre attention.

C’est assez normal, direz-vous, dans le monde des adultes. L’exercice de responsabilités, la vie professionnelle et familiale s’exerce aujourd’hui à travers une quantité importante d’inévitables moyens de communication.

Mais nos élèves ?

Un coup d’œil sur Tweeter, qui n’est qu’un réseau social parmi d’autres, permet d’acquérir quelques éléments de compréhension : nos élèves sont hyperconnectés, sans cesse sollicités par des messages dont l’intérêt est proportionnellement inverse à leur quantité.

Qu’on en juge par quelques extraits choisis, tous publics.

J'ignore qui est Bateman, qu'il me pardonne, mais quand on crie dans la rue tout le monde peut vous entendre, et Tweeter est une sorte de rue.

Sortir du nombrilisme

Inutile de multiplier les exemples.

Dans La fête de l'insignifiance, Milan Kundera propose une méditation sur le nombril.

C'était le mois de juin, le soleil du matin sortait des nuages et Alain passait lentement par une rue parisienne. Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé; captivé et même troublé : comme si leur pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leur cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou rond situé au milieu du corps.

Milan Kundera, La fête de l'insignifiance, nrf, Gallimard, 2013, p. 13

Le personnage de Kundera s’interroge : on comprend le pouvoir de séduction des cuisses, des seins ou des fesses, parce qu'ils préfigurent un aboutissement du désir érotique.

Mais le nombril ?

Le nombril ne signifie rien. Ou plutôt il signifie :

Regardez, je suis un nombril, un centre du monde. Je me montre mais je n'attends aucune réponse de votre part, ni parole ni désir. Je veux juste trouver en vous de quoi déverser l'émotion qui me traverse et que je suis incapable de garder pour moi, émotion dont je ne vois même pas comment la faire mûrir en une réflexion un peu poussée.
Le nombril, c'est l'insignifiance absolue. C'est au centre et ça ne sert à rien.

Éructer sur Twitter pour dire à la Terre entière ce dont elle se fiche éperdument est une perte de temps sèche. Il y a tant à faire, tellement de vrais gens à rencontrer, de lieux réels à visiter, de livres intéressants à lire...

Et si la fatigue générale venait de cette hyperconnectivité, de cette sollicitation permanente de l'insignifiance ? Une invitation à oublier un peu son nombril. Ne dit-on pas avec sagesse que

Pour vivre heureux, vivons caché

"Le Grillon", Fable de Florian

Sortir du nombrilisme

L'erreur de Narcisse, c'est d'avoir ignoré le fait que vivre suppose de se détacher un peu de sa propre image. Fasciné par son nombril, l'individu moderne finit même par oublier que tout le monde le regarde. Prisonnier de son écran qui lui renvoie sa propre image, il ne voit pas ceux qui le regardent. A force de se regarder vivre, il oublie de vivre. C'est la leçon que tire le philosophe Louis Lavelle de ce récit mythologique.

Je ne puis me voir qu’en me retournant vers mon propre passé, c’est à dire vers un être que déjà je ne suis plus. Mais vivre, c’est créer mon être propre en tournant ma volonté vers un avenir où je ne suis pas encore et qui ne deviendra un objet de spectacle que quand je l’aurai, non point seulement atteint, mais déjà dépassé.
Or la conscience que Narcisse cherche à avoir de lui-même lui ôte la volonté de vivre, c’est à dire d’agir. Car pour agir, il doit cesser de se voir et de penser à lui ; il doit refuser de convertir en une fontaine où il se regarde une source dont les eaux sont destinées à le purifier, à le nourrir et à le fortifier.
Mais il a trop de tendresse pour son corps qui lui-même est destiné à se dissiper un jour, pour ce passé qui le fuit et l’oblige à courir après une ombre. Il est semblable à celui qui écrit ses mémoires et qui cherche à jouir de sa propre histoire, avant qu’elle soit finie. Se regarder dans un miroir, c’est voir s’avancer vers soi son histoire : nul n’y peut lire qu’à reculons le secret de son destin.
Narcisse est donc puni de son injustice, car il désire contempler son être avant de l’avoir lui-même produit ; il veut trouver en soi pour la posséder une existence qui n’est qu’une pure puissance, tant qu’elle ne s’est point exercée. De cette possibilité Narcisse se contente : il la convertit en une image trompeuse ; c’est en elle qu’il fait désormais son séjour, et non point dans son être même. Et l’erreur la plus grave où il puisse tomber, c’est qu’en créant cette apparence de soi où il se complaît, il imagine avoir créé son être véritable.
C’est seulement à mesure qu’il avance dans la vie que l’homme commence à devenir capable de se voir. Alors s’il se retourne, il mesure le chemin parcouru et y découvre la trace de ses pas. La source où se mire Narcisse ne doit être visitée qu’au crépuscule. Il ne peut regarder en elle qu’une forme qui s’estompe, proche de son déclin, à l’instant où lui-même va devenir aussi une ombre. Alors son être et son image se ressemblent et finissent par se confondre. Puis le jeune Narcisse est venu se mirer dans la source à l’aurore ; il a cherché à regarder ce qu’il ne devait point voir ; et son tragique destin l’a obligé de livrer son propre corps à l’image même où il prétendait le saisir.
Il ne peut maintenant que rejoindre cette stérile effigie. Il est condamné à une mort précoce et inutile parce qu’il a voulu obtenir avant de l’avoir mérité ce privilège que la mort seule peut donner à l’homme : de contempler en lui-même son propre ouvrage une fois seulement qu’il est accompli.

Louis Lavelle, "L'erreur de Narcisse"

Il est urgent pour nos jeunes de se déconnecter, de prendre une grande respiration dans le réel afin de pouvoir insuffler dans leurs réseaux sociaux un peu d'oxygène, mais aussi et surtout de retrouver un rythme de vie normal. Car ces réseaux où chacun met en scène sa vie en oubliant juste de la vivre sont en train de transformer nos sociétés en un immense jeu de téléréalité. Spectateurs de la mise en scène de la vie d'autrui. Et si nous décidions de vivre ?

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André 14/03/2016 21:53

Votre article est intéressant. Il est vrai que les jeunes de nos jours sont dans une société qui les pousse à être connectés en permanence. Néanmoins je n'entends pas ce que vous voulez dire quand vous parlez de rythme de vie "normal". En effet voyez-vous je pense que nous sommes dans une société où rien n'est normal si vous partez du principe qu'il n'est pas naturel à l'Homme de... je ne sais pas... s'assoir sur une chaise de 8h à 17h30 par exemple. Tout n'est que contrainte. Qu'est-ce qui fatigue réellement nos jeunes ? Ne serais-ce pas plutôt notre système scolaire qui étouffe l'enfant et surtout l'adolescent... vous parlez d'un manque d'oxygène, mais voyez-vous je pense que le nombrilisme découle de ce mauvais système. Par exemple, les jeunes allemands ou bien les jeunes finlandais (c'est à votre guise) ont beaucoup plus de temps que nos jeunes français pour s'oxygéner mais surtout pour se cultiver et se construire dans une vie réelle et non plus théorique. Les réseaux sociaux sont-ils la cause réelle de la fatigue de vos élèves ?

Pascal Jacob 16/03/2016 19:11

Bonjour,
Merci pour votre remarque, très intéressante. En effet le web n'est pas la seule cause, les rythmes dont vous parlez ont un rôle important. Quand je parle de rythme "normal", je parle d'un rythme qui s'harmonise avec notre rythme biologique. La chronobiologie nous apprend que nous avons besoin d'une temporalité adaptée au rythme de notre organisme. Sans doute le numérique sollicite de notre part une vitesse excessive et une accélération constante : la machine ne nous laisse peut-être pas assez respirer.
Je pense également au fait que l'information circule à une vitesse qui transforme notre rapport au temps : recevoir une lettre, la lire, envoyer une réponse, recevoir une lettre en retour : voilà qui est devenu de l'instantané, et peut-être est-ce là aussi une source de tension nerveuse.

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Blog destiné aux Terminales en Philosophie