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08 Sep

Préliminaires

Publié par Pascal Jacob

Préliminaires

La sophia

Les premiers à avoir pratiqué l’activité qui va être la nôtre se sont appelé eux-mêmes « philosophes ». Ce mot est formé de deux termes grecs : philia, qui désigne l’amitié, la recherche d’un bien, et sophia, qui désigne la sagesse, le discernement.

Qu’est-ce qui distingue la philosophie des autres disciplines comme la physique, l’histoire, ou les langues ?

Disons que toute science cherche à répondre à deux questions : « qu’est-ce que c’est ? », et « Pourquoi cela est-il ainsi ? ». Les grecs nomment ces sciences episteme.

Aristote définit l’episteme comme une « connaissance certaine par la cause », concernant bien sûr un objet. Ainsi, que nous soyons en mathématiques ou en politique, il y a des réalités dont nous parlons, et dont nous cherchons à connaître ce qu’elles sont et pourquoi elles sont ainsi : Pourquoi un triangle a-t-il telle ou telle propriétés, pourquoi faut-il obéir à la loi ?

Ainsi il y a des sciences (epistémé, connaissance certaine par les causes) diverses, parce qu’il y a des réalités diverses et surtout des manières diverses de les étudier : ainsi le biologiste et le psychologue s’intéressent à l’homme, mais pas de la même façon, et le biologiste s’intéresse davantage aux souris que le psychologue.

Ce que cherche le philosophe est défini comme sophia, que l’on traduit par le mot sagesse. Le sage est celui qui s’intéresse à toutes ces sciences et qui, en même temps, cherche à comprendre ce qui les relie et les unit.

Il est intéressant de se demander comment fonctionne l’économie, à quelles grandes lois elle obéit : qu’est-ce qui amène la croissance, quels sont les moyens de lutter contre le chômage. Il est aussi intéressant de se demander si les décisions politiques doivent obéir à des préoccupations morales. Mais on peut en plus se demander si l’économie doit être soumise à des règles morales et si le politique doit régler l’économie en fonction de ces règles.

De la même façon, il faut s’intéresser aux nouvelles technologies, mais il y a des questions auxquelles la technologie ne sait pas répondre : jusqu’où, par exemple, est-il bon de remplacer les hommes par des robots ?

La diversité des sciences

Ainsi les diverses sciences se distinguent en fonction de la réalité qu’elles étudient et du rapport sous lequel elles étudient cette réalité. Voyons cette distinction entre les sciences :

Il y a des réalités que nous ne produisons pas, mais que nous observons avec nos sens et avec notre esprit :

  • Les réalités de la nature, qui ont la caractéristique d’être capable de mouvement. Ces sciences des êtres naturels se distinguent selon qu’elles étudient les êtres naturels
    • Non vivants
      • Dont le mouvement consiste à changer de lieu : c’est la physique
      • Dont le mouvement consiste à changer de propriétés « chimiques » : c’est la chimie
    • Vivants : C’est la « biologie » au sens très large d’étude du vivant. On peut encore distinguer l’étude du vivant
      • Qui n’a pas d’esprit : c’est la botanique et la zoologie
      • Qui a un esprit : c’est la psychologie et l’anthropologie, la sociologie (sur laquelle il faudra faire quelques remarques)
  • Les réalités mathématiques, qui n’existent vraiment que dans l’esprit ;
  • Les réalités immatérielles, ce sera par exemple la question de Dieu, de l’esprit. Cette science est souvent appelée métaphysique.

Il y a des réalités que nous produisons, toujours en vue d’une certaine finalité :

  • Cette finalité peut être de produire des choses
    • Utile : c’est la technologie
    • Belles : c’est l’art
  • Cette finalité peut-être d’être heureux, et donc de savoir
    • Comment puis-je faire ce qui est bien : c’est la morale
    • Comment pouvons-nous tous ensemble faire ce qui est bien : c’est la politique. Dans la science politique, on peut encore aller plus loin et se demander :
      • Comment satisfaire nos besoins de consommation : c’est l’économie
      • Comment régler nos échanges : c’est le droit
  • Cette finalité peut être d’exprimer la vérité : c’est la logique, la philosophie des sciences, les sciences du langage.

Le philosophe est celui qui cherche à embrasser cette diversité avec son intelligence. Cette forme de connaissance qui englobe ainsi toutes les sciences, tous les savoirs, est appelée « sagesse », en grec sophia.

Le grand principe de tout savoir est qu’il n’y a de savoir qu’à propos de ce qui est. Les latins disent « scientia est de ente » : autrement dit, il n’y a pas de science de ce qui n’existe pas, et donc il est absurde de vouloir prouver l’existence du monde : nos sens nous informent que les choses sont, même si ils ne nous disent pas ce qu’elles sont.

Mais il est vrai que le monde qui nous entoure est aujourd’hui davantage le monde de la technique que le monde de la nature, et il n’est pas impossible que cela influence notre rapport à la réalité. Ce qui existe, en effet, est souvent ce que nous avons-nous-même produit.

La Physique, ou Science de la nature, étudie les êtres mobiles, c’est à dire aptes au mouvement. En effet, tout être matériel est apte au mouvement. Or on constate trois grands types de mouvements : D’abord le mouvement selon le lieu est le plus basique : la pierre qui tombe, la planète qui tourne. Ensuite le mouvement selon la qualité (chaud-froid, sec-humide, mou-dur), et enfin le mouvement selon la quantité (ou croissance), qui est le mouvement propre au vivant. La Physique grecque distingue le mouvement du changement : Dans un mouvement, une chose change de lieu, de qualité (se réchauffe) ou de quantité. Dans le changement, une chose disparaît pour laisser place à une autre : ainsi le bois, en brûlant, devient de la cendre. Dans la science actuelle, l’étude du mouvement selon le lieu appartient plutôt à la physique, la chimie étudie le mouvement selon la qualité et le changement, et la biologie étudie le vivant. Ce qui distingue fondamentalement la science grecque de la science moderne, c’est que la science grecque tâche de connaître une réalité par toutes ses causes (matérielle, formelle, agente et finale). Pour Aristote, la science se définit comme une connaissance certaine par les causes. La science moderne, elle, essaie autant que possible de ramener tout fait à ses causes matérielles et formelles, grâce à l’outil mathématique. Elle exclut autant que possible la cause finale et les causes non naturelles. De ce fait, le modèle mathématique par lequel on essaie d’expliquer les phénomènes physiques ne peut avoir un autre statut que celui d’une théorie, par définition provisoire.

On doit à Galilée, Descartes et Newton d’avoir utilisé l’outil mathématique pour résoudre les problèmes cosmologiques. Le philosophe Edmund Husserl tente de montrer que la difficulté de la science contemporaine à comprendre l’homme vient de son impossibilité à le comprendre à l’aide de l’outil mathématique.

L’être vivant est vivant non pas à cause des qualités de la matières, mais à cause d’un principe de vie, cause formelle de la vie, que le grec appelle psyche (souffle, âme). Tout vivant est animé, « a une âme », de la carotte à l’homme en passant par la coccinelle.

La théologie : Le [theos] grec est la cause première de la nature, pensée pure, mais non « providence ». Le philosophe grec ignore le rapport de Dieu à l’homme. La théologie, qui étudie les causes les plus élevées de toute réalité, est aussi dite métaphysique, parce qu’elle porte sur des réalités au delà (méta=au delà) du monde physique. La théologie grecque représente le savoir auquel la raison humaine, laissée à ses seules forces, c'est-à-dire sans la Révélation (Bible), peut prétendre. Pour cela, on l’appelle théologie naturelle, ou selon l’expression forgée par Leibniz : Théodicée.

Le savoir théorétique comme le savoir pratique n’est pas d’abord le contenu d’un livre ou d’un discours. Il est d’abord une disposition de l’intelligence. La science, c’est la qualité de mon intelligence par laquelle elle est en mesure de montrer la vérité d’une conclusion. En d’autres termes, je dis que je suis savant (=possédant la science) si je suis capable non pas seulement de dire des vérités, mais aussi de les prouver. De même, le savoir pratique (l’art) est la disposition à agir conformément à des règles : on dit que l’artiste ou l’ouvrier possàde son art ou son savoir faire s’il est capable de produire un objet en ayant suivi les « règles de l’art » ou les règles de son métier.

La philosophie est-elle une science ?

Il ne faut pas confondre science et sagesse :

La science (episteme) est une connaissance certaine par les causes. Chaque science se distingue non pas tant par « ce qu’elle étudie » que l’aspect sous lequel elle l’étudie. On distingue ainsi l’objet matériel d’une science, et son objet formel.

Puisque « ce qui est » est l’objet matériel commun de toute science, c’est l’objet formel qui va être déterminant, c'est-à-dire « le rapport sous lequel nous étudions ce qui est ». En ce sens, la philosophie n’est pas une science au milieu des autres. Comme sagesse, elle interroge toute science.

La question dont part toute science est : « pourquoi ? ». Autrement dit « quelle est la cause ? » A cette question nous n’aimons pas des réponses comme « parce c’est comme cela », dans la mesure où nous percevons que cela pourrait être autrement.

Ainsi lorsque nous faisons des mathématiques, l’affirmation que « 2+2=4 » nous est seulement montrée, et nous ne croyons pas qu’il puisse en être autrement. C’est pour cela que nous ne posons pas la question « pourquoi ? Cette vérité nous paraît « nécessaire » : il ne peut pas ne pas en être ainsi. Nous posons la question « pourquoi devant des affirmations que nous apparaissent « non nécessaires », c'est-à-dire contingentes, ou dont la nécessité de nous apparaît pas.

La question « pourquoi » renvoie à la recherche de la cause[1], plus précisément à la cause qui permet de comprendre toutes les autres.

Personne ne croit savoir une chose avant d’avoir saisi le pourquoi de cette chose (c’est-à-dire saisi sa cause première) (…)

Ainsi savoir c’est avoir saisi le « pourquoi ». Mais le philosophe ne se contente pas d’une cause : ce qu’il veut c’est connaître l’ensemble des causes et notamment celle qui est première et qui donc explique toutes les autres. C’est cela la « sagesse » que les grecs appellent sophia et que le philo-sophe désire et recherche. Ce que va montrer ensuite Aristote, c’est que le mot renvoie à des réalités diverses.

En un sens, on appelle cause ce dont une chose est faite et qui y demeure immanent : ainsi l’airain est cause de la statue, l’argent de la tasse et les choses plus générales que l’airain et l’argent sont causes aussi de la statue et de la tasse.

Aristote parle ici de la matière, qui est bien cause au sens où un objet dépend bien, dans son être et son devenir, de la matière dont il est fait : C’est parce qu’une planche est en bois qu’elle flotte.

En un second sens, on appelle cause la forme et le modèle, je veux dire la définition de la quiddité et aussi les choses plus générales qu’elle : ainsi le rapport de deux à un est la cause de l’octave et encore, d’une manière générale, le nombre et tout ce qui fait partie de la définition du rapport de deux à un.

Aristote parle ici de la cause formelle : « la forme et le modèle ». Une même matière, disposée selon une forme différente, va être des choses diverses.

Avec des pierres (matière), je peux construire un hôpital ou une école, ou encore une prison. C’est bien la forme que l’on donne à cette matière qui va en faire telle ou telle chose, qui va donc lui donner ce qui est ici appelé sa « quiddité ». Plus généralement donc, la quiddité d’une chose (c'est-à-dire son essence, ce qu’elle est) est une cause de l’être et du devenir de cette chose.

A la question « pourquoi un carré a-t-il telle propriété ? »(des diagonales égales) le mathématicien répond : « en raison de la définition d’un carré, c'est-à-dire de ce qu’il est, je peux déduire qu’il a nécessairement cette propriété ».

La cause formelle est donc dite par la définition, et c’est pour cela qu’elle est une cause très nécessaire que recherche toute science. En effet, lorsqu’on peut démontrer qu’une propriété appartient à un être en raison de ce qu’il est essentiellement, alors cette démonstration est très certaine.

Aristote prend un exemple musical. L’octave a comme cause le rapport de deux à un. A partir de là, on peut découvrir tout un ensemble d’accord à partir de la seule analyse de cette proportion.

On comprend bien que la difficulté sera de se mettre d’accord sur ces définitions :

Si par définition un médecin est celui qui possède et exerce l’art de guérir, alors il est manifeste, en vertu de cette définition, que le médecin ne saurait avoir le droit moral de tuer.

Si par définition la politique est l’art de gouverner des êtres libres, alors par définition un régime totalitaire n’est pas un régime politique.

En un autre sens encore, on appelle cause ce dont vient le premier commencement du changement ou de la mise au repos : ainsi l’auteur d’une décision est cause, de même le père est cause de l’enfant et, d’une manière générale, l’efficient est cause de ce qui est fait et ce qui fait changer de ce qui change.

La troisième cause décrite ici est la cause agente, dite aussi efficiente. Elle est la cause de l’apparition d’un être ou de sa transformation. Les exemples que prend Aristote sont intéressants : l’auteur d’une décision est cause de cette décision. C’est toutefois un agent libre. C’est pourquoi c’est une cause qui n’est pas aussi nécessaire que les autres causes naturelles.

Le père est cause de l’enfant, mais ici au sens où c’est la cause qui l’engendre.

Ce qui est commun entre ces deux exemples, c’est qu’il s’agit toujours de ce qu’Aristote appelle la nature, qu’il définit comme « principe de mouvement et de repos ». Ainsi nous disons que, par nature, le loup chasse l’agneau. Le loup n’a pas la liberté de délibérer pour se poser la question de savoir si, d’un point de vue moral, cela est convenable. De la même façon, la volonté humaine veut, par nature, ce que la raison lui présente comme quelque chose de bon, c'est-à-dire comme susceptible de rendre l’homme meilleur.

En un dernier sens, on appelle cause la fin, je veux dire la chose qu’on a en vue : ainsi la santé est la cause de la promenade. En effet, pourquoi la promenade ? C’est, disons-nous, afin d’avoir la santé et, en parlant de cette manière, nous croyons avoir indiqué la cause[2].

Cette cause est appelée « cause finale », elle est à la fois celle qui éclaire le plus notre intelligence et celle que la science moderne tend à laisser de côté.

Lorsque nous voyons un animal courir après un autre, nous cherchons d’abord sa finalité : veut-il le manger ? Nous préférons dire qu’un oiseau a des ailes parce cela lui permet de voler, plutôt que de nous contenter de dire que c’est à cause de l’évolution.

Cependant la science moderne a tendance à se contenter des autres causes : l’oiseau a des ailes à cause de l’évolution (cause efficiente), ce corps coule parce qu’il est en métal (cause matérielle), cette figure est un cercle parce qu’elle a un rayon contant (cause formelle). De fait, le cercle mathématique n’a pas de finalité, et nous ne connaissons pas la finalité pour laquelle le métal est plus lourd que l’eau.

Savoir véritablement, c’est posséder la cause. Plus une cause est nécessaire, plus la science sera certaine et nécessaire.

La science mathématique démontre à partir de la cause formelle, c'est-à-dire à partir de la seule définition de son objet. Par exemple on peut démontrer, à partir de la définition d’un cercle, qu’un cercle de rayon égal à zéro est un point.

Les sciences humaines utilisent les quatre causes :

La cause finale : parce que la finalité de la société est de bien vivre ensemble, il est nécessaire qu’il y ait une autorité politique.

La cause formelle : parce que l’homme est un animal doué de langage, il crée des communautés.

La cause matérielle : parce que les hommes sont faits de chair et d’os, l’Etat doit assurer à tous l’accès à ce qui est nécessaire pour vivre.

La cause efficiente : parce que la volonté humaine recherche ce qui est bon, les situations d’injustice conduisent à la révolte.

Cela implique que la réponse à la question pourquoi ne doit pas être envisagée de la même manière

  • Selon la ou les causes que l’on possède ou que l’on est capable de montrer.
    • Ainsi par exemple, les questions morales ou politiques doivent le plus souvent chercher leurs réponses en s’appuyant sur la cause finale. C’est en sachant quelle est la finalité de nos actes que nous savons que faire.

S’il est vrai que la finalité du politique est la poursuite du bien commun, c’est à la lumière de cette cause finale qu’il doit réfléchir. De même, si le bonheur est la finalité des actions humaines, il nous faut réfléchir à partir de ce qu’est le bonheur.

  • Selon la nécessité de cette cause
    • On appelle une « cause nécessaire » une cause qui, une fois présente, cause nécessairement son effet : le feu, une fois présent, brûle nécessairement.
    • Au contraire, une cause est dite « contingente » lorsque, une fois présente, elle ne cause pas nécessairement son effet. Cette absence de nécessité peut avoir deux raisons
      • La matière : marcher trois kilomètres cause de la fatigue, mais cela dépend de notre condition physique. Parce que nous avons un corps matériel, la fatigue nous affecte plus ou moins
      • La liberté : Donner un ordre à quelqu’un ne suffit pas pour qu’il agisse, parce qu’il est libre.
    • On ne doit donc pas exiger en toute matière la même certitude, et c’est là toute la difficulté. On pourra comparer ici les deux approches opposées d’Aristote et de Descartes :

"Nous aurons suffisamment rempli notre tâche si nous donnons les éclaircissements que comporte la nature du sujet que nous traitons. C'est qu'en effet on ne doit pas chercher la même rigueur dans toutes les discussions indifféremment, pas plus qu'on ne l'exige dans les productions de l'art. Les choses belles et les choses justes qui sont l'objet de la Politique, donnent lieu à de telles divergences et à de telles incertitudes qu'on a pu croire qu'elles existaient seulement par convention et non par nature. Une pareille incertitude se présente aussi dans le cas des biens de la vie, en raison des dommages qui en découlent souvent: on a vu, en effet, des gens périr par leur richesse, et d'autres périr par leur courage. On doit donc se contenter, en traitant de pareils sujets et partant de pareils princi­pes, de montrer la vérité d'une façon grossière et approchée; et quand on parle de choses simplement constantes et qu'on part de principes également constants, on ne peut aboutir qu'à des conclusions de même carac­tère. C'est dans le même esprit, dès lors, que devront être accueillies les diverses vues que nous émettons: car il est d'un homme cultivé de ne chercher la rigueur pour chaque genre de choses que dans la mesure où la nature du sujet l'admet : il est évidemment à peu près aussi déraisonnable d'accepter d'un mathématicien des raisonnements probables que d'exiger d'un rhéteur des démonstrations proprement dites".[3]

Au contraire Descartes assigne à la philosophie la recherche de la certitude exacte :

Règle II : Il ne faut nous occuper que des objets dont notre esprit paraît capable d’acquérir une connaissance certaine et indubitable.

Toute science est une connaissance certaine et évidente ; et celui qui doute de beaucoup de choses n’est pas plus savant que celui qui n’y a jamais songé, mais il est moins savant que lui, si sur quelques-unes de ces choses il s’est formé des idées fausses. Aussi vaut-il mieux ne jamais étudier que de s’occuper d’objets tellement difficiles, que dans l’impossibilité de distinguer le vrai du faux, on soit obligé d’admettre comme certain ce qui est douteux ; on court en effet plus de risques de perdre la science qu’on a, que de l’augmenter. C’est pourquoi nous rejetons par cette règle toutes ces connaissances qui ne sont que probables ; et nous pensons qu’on ne peut se fier qu’à celles qui sont parfaitement vérifiées, et sur lesquelles on ne peut élever aucun doute. Et quoique les savants se per­suadent peut-être que les connaissances de cette espèce sont en bien petit nombre, parce que sans doute, par un vice naturel à l’esprit humain, ils ont négligé de porter leur attention sur ces objets, comme trop faciles et à la portée de tous, je ne crains pas cependant de leur déclarer qu’elles sont plus nombreuses qu’ils ne pensent, et qu’elles suf­fisent pour démontrer avec évidence un nombre infini de propositions, sur lesquelles ils n’ont pu émettre jusqu’ici que des opinions probables, opi­nions que bientôt, pensant qu’il était indigne d’un savant d’avouer qu’il ignore quelque chose, ils se sont habitués à parer de fausses raisons, de telle sorte qu’ils ont fini par se les persuader à eux-mêmes, et les ont débitées comme choses avérées.

Mais si nous observons rigoureusement notre règle, il restera peu de choses à l’étude desquelles nous puissions nous livrer. Il existe à peine dans les sciences une seule question sur laquelle des hommes d’esprit n’aient pas été d’avis différents. Or, toutes les fois que deux hommes portent sur la même chose un jugement contraire, il est certain que l’un des deux se trompe. Il y a plus, aucun d’eux ne possède la vérité ; car s’il en avait une vue claire et nette, il pourrait l’exposer à son adver­saire, de telle sorte qu’elle finirait par forcer sa conviction. Nous ne pouvons donc pas espérer d’obtenir la connaissance complète de toutes les choses sur lesquelles on n’a que des opinions pro­bables, parce que nous ne pouvons sans présomp­tion espérer de nous plus que les autres n’ont pu faire. Il suit de là que si nous comptons bien, il ne reste parmi les sciences faites que la géométrie et l’arithmétique, auxquelles l’observation de notre règle nous ramène.

Nous ne condamnons pas pour cela la manière de philosopher à laquelle on s’est arrêté jusqu’à ce jour, ni l’usage des syllogismes probables, armes excellentes pour les combats de la dialectique. En effet, ils exercent l’esprit des jeunes gens, et éveillent en eux l’activité de l’émulation. D’ailleurs il vaut mieux former leur esprit à des opinions, même incertaines, puisqu’elles ont été un sujet de controverse entre les savants, que de les abandon­ner à eux-mêmes libres et sans guides ; car alors ils courraient risque de tomber dans des préci­pices ; mais tant qu’ils suivent les traces qu’on leur a marquées, quoiqu’ils puissent quelquefois s’écar­ter du vrai, toujours est-il qu’ils s’avancent dans une route plus sûre, au moins en ce qu’elle a été reconnue par des plus habiles. Et nous aussi nous nous félicitons d’avoir reçu autrefois l’éducation de l’école ; mais comme maintenant nous sommes déliés du serment qui nous enchaînait aux paroles du maître, et que, notre âge étant devenu assez mûr, nous avons soustrait notre main aux coups de la férule, si nous voulons sérieusement nous proposer des règles, à l’aide desquelles nous puis­sions parvenir au faîte de la connaissance humaine, mettons au premier rang celle que nous venons d’énoncer, et gardons-nous d’abuser de notre loisir, négligeant, comme font beaucoup de gens, les études aisées, et ne nous appliquant qu’aux choses difficiles. Ils pourront, il est vrai, former sur ces choses des conjectures subtiles et des systèmes probables ; mais, après beaucoup de travaux, ils fini­ront par s’apercevoir qu’ils ont augmenté la somme des doutes, sans avoir appris aucune science.

Mais comme nous avons dit plus haut que, par­mi les sciences faites, il n’existe que l’arithmétique et la géométrie qui soient entièrement exemptes de fausseté ou d’incertitude, pour en donner la raison exacte, remarquons que nous arrivons à la connaissance des choses par deux voies, c’est à sa­voir, l’expérience et la déduction. De plus, l’expérience est souvent trompeuse ; la déduction, au con­traire, ou l’opération par laquelle on infère une chose d’une autre, peut ne pas se faire, si on ne l’aperçoit pas, mais n’est jamais mal faite, même par l’esprit le moins accoutumé à raisonner. Cette opération n’emprunte pas un grand secours des liens dans lesquels la dialectique embarrasse la raison humaine, en pensant la conduire ; encore bien que je sois loin de nier que ces formes ne puis­sent servir à d’autres usages. Ainsi, toutes les er­reurs dans lesquelles peuvent tomber, je ne dis pas les animaux, mais les hommes, viennent, non d’une induction fausse, mais de ce qu’on part de certaines expériences peu comprises, ou qu’on porte des jugements hasardés et qui ne reposent sur aucune base solide.

Tout ceci démontre comment il se fait que l’arithmétique et la géométrie sont de beaucoup plus certaines que les autres sciences, puisque leur objet à elles seules est si clair et si simple, qu’elles n’ont besoin de rien supposer que l’expérience puisse révoquer en doute, et que toutes deux pro­cèdent par un enchaînement de conséquences que la raison déduit l’une de l’autre. Aussi sont-elles les plus faciles et les plus claires de toutes les sciences, et leur objet est tel que nous le désirons ; car, à part l’inattention, il est à peine supposable qu’un homme s’y égare. Il ne faut cependant pas s’étonner que beaucoup d’esprits s’appliquent de préférence à d’autres études ou à la philosophie. En effet chacun se donne plus hardiment le droit de deviner dans un sujet obscur que dans un sujet clair, et il est bien plus facile d’avoir sur une ques­tion quelconque quelques idées vagues, que d’ar­river à la vérité même sur la plus facile de toutes. De tout ceci il faut conclure, non que l’arithmétique et la géométrie soient les seules sciences qu’il faille apprendre, mais que celui qui cherche le chemin de la vérité ne doit pas s’occuper d’un objet dont il ne puisse avoir une connaissance égale à la certitude des démonstrations arithmétiques et géométriques[4].

Une fois que l’on a bien compris ce qu’il faut entendre par ce mot « science », on peut chercher à répondre à la question initiale : la philosophie est-elle une science ?

Il y a bien en philosophie un savoir certain par les causes, mais on la nommera plutôt sagesse, dans la mesure où le philosophe recherche les causes les plus élevées à propos d’objets qui sont, eux, déjà considérés par une science particulière.

Pourquoi avons-nous besoin de philosophie ?

Comme le remarque ici le philosophe Schiller, le progrès scientifique et technique a obligé l’homme moderne à se « fragmenter ». Spécialisés dans un domaine extrêmement étroit, nous ignorons l’immense majorité du réel.

« L’homme qui n’est plus lié par son activité professionnelle qu’à un petit fragment isolé du Tout ne se donne qu’une formation fragmentaire ; n’ayant éternellement dans l’oreille que le bruit monotone de la roue qu’il fait tourner, il ne développe jamais l’harmonie de son être (…) Je consens volontiers à reconnaître que s’il est impossible que les individus se trouvent bien de ce morcellement de leur être, l’espèce n’aurait pourtant pas réussi à faire de progrès en s'engageant dans une autre voie (…) Les Grecs avaient atteint (le degré où) s’ils voulaient progresser en s’élevant à une culture supérieure, ils devaient comme nous renoncer à la totalité de leur être et chercher la vérité en se dispersant dans des voies séparées. »[5]

Nos activités, pourtant, qu’elles soient scientifiques ou techniques, ou même lorsqu’il s’agit simplement de loisirs, devraient nous renvoyer à d’autres questions auxquelles nous ne prenons pas assez le temps de réfléchir.

Le progrès scientifique, par exemple, doit-il nécessairement nous rendre plus heureux ? Ce que la technologie nous permet de faire doit-il toujours être fait ? Oui, sans doute, puisque c’est ainsi que la technique progresse ! Mais en même temps, ne faut-il pas s’interdire parfois ce qui pourrait devenir une menace ?

On le voit bien aujourd’hui avec les questions bioéthiques (faut-il autoriser la GPA ?, Faut-il améliorer l’homme au moyen de la robotique ?), par exemple, ou de nombreuses questions politiques dans lesquelles on s’interroge sur le droit (avons-nous le droit de tout savoir ?, à quelles conditions une guerre est-elle juste ?)

A ceux qui croient que la philosophie est une simple affaire de bon sens, Descartes répond avec ce que l’on peut interpréter comme une certaine ironie que

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. »[6]

Nous avons tous du bon sens, c’est donc entendu, mais ce n’est pas cela qui fait la différence, prévient immédiatement notre philosophe : « Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien », poursuit Descartes, soulignant par là l’importance de la méthode.

[1] On définira la cause ainsi : « ce dont dépend une chose dans son être et dans son devenir ».

[2][2] Aristote, Physique, II

[3] ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, 1 094b 11-1 095a11, trad. Tricot.

[4][4] Descartes, Règles pour la direction de l’Esprit, II

[5] Schiller, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme.

[6] Il s’agit des premiers mots du Discours de la Méthode de Descartes, écrit l’année de la condamnation de Galilée (1633), mais publié en 1637

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